Dhul Qarnayn
Dhul Qarnayn
Dhul-Qarnayn : le Coran copie-t-il la légende d'Alexandre le Grand ?
Aujourd'hui, nous allons répondre à un autre argument souvent avancé par certains chrétiens et critiques de l'islam : celui de Dhul-Qarnayn dans le Coran. Selon eux, ce récit serait une copie de la légende d'Alexandre le Grand, et Dhul-Qarnayn ne serait autre qu'Alexandre lui-même.
La première question est donc la suivante : qui est réellement Dhul-Qarnayn ?
Le récit de Dhul-Qarnayn apparaît dans le Coran dans la Sourate Al-Kahf (18:83–101) :
Sourate Al-Kahf (18:83–101)
Ils t'interrogent au sujet de Dhûl-Qarnayn.
Dis : « Je vais vous en raconter un récit.
Nous lui avons donné une grande puissance sur la terre et Nous lui avons accordé les moyens de parvenir à toute chose.
Il suivit donc une voie.
Puis, lorsqu'il atteignit le couchant du soleil, il le vit se coucher dans une source boueuse, et il trouva auprès d'elle un peuple. Nous dîmes : « Ô Dhûl-Qarnayn, tu peux soit les châtier, soit les traiter avec bonté. »
Il dit : « Quant à celui qui est injuste, nous le châtierons ; puis il sera ramené vers son Seigneur, qui lui infligera un terrible châtiment.
Mais quant à celui qui croit et accomplit de bonnes œuvres, il aura la plus belle récompense, et nous lui adresserons des paroles bienveillantes. »
Puis il suivit une autre voie.
Lorsqu'il atteignit le levant du soleil, il le trouva se levant sur un peuple auquel Nous n'avions donné aucun abri contre sa chaleur.
Il en fut ainsi, et Nous embrassions de Notre science tout ce qui le concernait.
Puis il suivit une autre voie.
Lorsqu'il atteignit un passage entre deux montagnes, il trouva derrière elles un peuple qui comprenait à peine un langage.
Ils dirent : « Ô Dhûl-Qarnayn, Gog et Magog sèment la corruption sur la terre. Pouvons-nous te verser un tribut afin que tu établisses une barrière entre eux et nous ? »
Il répondit : « Ce que mon Seigneur m'a accordé vaut mieux. Aidez-moi seulement de votre force, et j'établirai entre vous et eux une solide digue.
Apportez-moi des blocs de fer. » Puis, lorsqu'il eut comblé l'espace entre les deux montagnes, il dit : « Soufflez ! » Puis, quand le fer fut devenu incandescent, il dit : « Apportez-moi du cuivre fondu pour le verser dessus. »
Ainsi, ils ne purent ni escalader la digue ni y pratiquer une brèche.
Il dit : « C'est une miséricorde de la part de mon Seigneur. Puis, lorsque la promesse de mon Seigneur s'accomplira, Il la réduira en poussière. La promesse de mon Seigneur est vérité. »
Ce jour-là, Nous les laisserons déferler les uns sur les autres. On soufflera dans la Trompe, puis Nous les rassemblerons tous.
Ce jour-là, Nous présenterons la Géhenne, en pleine vue, aux mécréants,
à ceux dont les yeux étaient voilés à l'égard de Mon rappel et qui ne pouvaient entendre.
Référence : Sourate Al-Kahf (18), versets 83 à 101.
Dans le Coran, Dhul-Qarnayn est présenté comme un dirigeant puissant, un conquérant, mais aussi comme un homme juste, guidé par Dieu et bénéficiant de Son soutien. Le texte insiste sur sa droiture, sa sagesse dans le gouvernement et son attachement à la justice.
Tout au long de l'histoire de l'exégèse islamique, de nombreux débats ont porté sur l'identité exacte de ce personnage.
[Voir note de bas de page] 1 | Les exégètes, historiens et chercheurs musulmans n'ont jamais été unanimes sur son identité. Certains défendent une identification précise, tandis que d'autres estiment que plusieurs hypothèses restent possibles sans qu'il soit nécessaire de trancher définitivement.
Les personnages le plus souvent proposés sont Alexandre le Grand, Cyrus II (Cyrus le Grand) ainsi que certains rois himyarites du Yémen préislamique. D'autres hypothèses existent également (comme Moïse), mais elles demeurent beaucoup plus marginales.
Pourquoi, dès lors, certains affirment-ils que le récit coranique de Dhul-Qarnayn serait celui d'Alexandre le Grand ?
Cette idée provient principalement de l'existence d'une tradition littéraire tardive, souvent appelée le Roman syriaque d'Alexandre (Alexander Legend), parfois attribuée à la tradition de Jacob de Saroug. Dans ce récit, Alexandre apparaît comme un souverain parcourant les extrémités du monde et construisant une barrière destinée à enfermer Gog et Magog. En raison de certaines ressemblances narratives avec le récit coranique, plusieurs orientalistes des XIXᵉ et XXᵉ siècles ont estimé que le Coran dépendait directement de cette tradition.
Parmi eux figure notamment Theodor Nöldeke, qui défendait l'idée que Dhul-Qarnayn serait Alexandre le Grand et que le récit coranique dériverait de cette littérature.
Nous devons donc nous poser plusieurs questions essentielles :
- Qui est réellement Dhul-Qarnayn ?
- Les arguments avancés par des chercheurs comme Nöldeke sont-ils convaincants ?
- Dhul-Qarnayn est-il réellement Alexandre le Grand ?
- Le récit coranique est-il véritablement une copie d'une légende antérieure ?
Concernant la troisième question (- Dhul-Qarnayn est-il réellement Alexandre le Grand ?) Pour ma part, malgré les nombreux débats qui ont traversé l'histoire de l'islam, la réponse me paraît relativement claire.
Je renvoie notamment le lecteur à une étude universitaire intitulée Historical and Geographical Reconstruction of the Figure of Dhul-Qarnayn in Surah Al-Kahf, rédigée par Muhammad Prihadi Eko Wahyudi et publiée par le Study Program of History of Islamic Civilization, Faculty of Social Science, Universitas Islam Negeri Sumatera Utara (Indonésie). [Voir note de bas de page.] 2
Cette recherche compare de manière détaillée les différents candidats proposés pour l'identité de Dhul-Qarnayn, principalement Alexandre le Grand et Cyrus II, à partir des données historiques, géographiques et archéologiques.
Les auteurs concluent :
«"The study concludes that, based on comparative historical analysis and a topographical approach, Cyrus II, also known as Cyrus the Great, is the most theologically and historically consistent candidate for Dhul-Qarnayn, compared to Alexander the Great."»
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« L'étude conclut que, sur la base d'une analyse historique comparative et d'une approche topographique, Cyrus II, également connu sous le nom de Cyrus le Grand, est le candidat le plus cohérent, tant sur le plan théologique qu'historique, pour être Dhûl-Qarnayn, en comparaison avec Alexandre le Grand. »
Autrement dit, selon cette étude, Cyrus II constitue le candidat qui correspond le mieux à la description coranique, tant du point de vue historique que théologique.
Cyrus II est d'ailleurs une figure bien connue de la Bible. Notamment Ésaïe 44:28 ; 45:1-7 ; 45:13 ; Esdras 1:1-8 ; 2 Chroniques 36:22-23 ;
À l'inverse, Alexandre le Grand correspond difficilement au portrait dressé par le Coran. En effet, Dhul-Qarnayn est présenté comme un homme croyant, guidé par Dieu et agissant conformément à Sa volonté. Alexandre le Grand, quant à lui, était issu du monde grec antique et participait à une culture profondément polythéiste. Les rois himyarites proposés comme candidats partageaient également un contexte religieux polythéiste.
Cette conclusion est également défendue par plusieurs exégètes musulmans contemporains. Le grand exégète chiite Muhammad Husayn Tabataba'i, dans son Tafsir al-Mizan, considère lui aussi que Cyrus II constitue le candidat le plus crédible pour être Dhul-Qarnayn.
De son côté, Muhammad Asad, célèbre traducteur et commentateur du Coran, adopte une lecture en partie allégorique de ce passage. Il estime que certains éléments du récit possèdent une forte dimension symbolique, il déclare d'ailleurs que l'ensemble de la sourate 18 est 100% parabolique.[Voir note de bas de page] 3 | Toutefois, lorsqu'il examine les différentes hypothèses historiques, il souligne lui aussi qu'Alexandre le Grand, tout comme les anciens rois himyarites, étaient des souverains polythéistes et ne correspondent donc pas au portrait religieux dressé par le Coran. [Voir note de bas de page] 4.
Ainsi, même parmi les exégètes les plus rationalistes et modernes, l'identification de Dhul-Qarnayn à Alexandre le Grand est loin de faire consensus.
Toutefois, une question demeure : sur quoi repose réellement l'affirmation de Nöldeke selon laquelle le Coran aurait repris une légende chrétienne ?
Pendant longtemps, cette hypothèse a été largement acceptée dans les études orientalistes, principalement parce que le Roman syriaque d'Alexandre était supposé avoir été rédigé avant la révélation coranique. Si cette datation était exacte, il devenait alors envisageable que le Coran se soit inspiré de cette œuvre.
Cependant, les recherches plus récentes ont profondément remis en cause cette théorie. Des spécialistes tels que Hunnius, Kmoskó et Czeglédy ont montré que la version de cette légende que nous possédons aujourd'hui contient des références à des événements historiques postérieurs à la naissance de l'islam, notamment aux invasions khazares en Arménie ainsi qu'au contexte des guerres entre l'Empire byzantin et les Perses. Ces indices internes conduisent plusieurs chercheurs à conclure que cette version n'a atteint sa forme définitive qu'après 628 apr. J.-C., c'est-à-dire à une époque contemporaine de la révélation coranique, voire légèrement postérieure.
[Voir note de bas de page] 5.
Cette observation est capitale. En effet, si la version actuellement connue de cette légende est contemporaine ou postérieure au Coran, elle ne peut plus être invoquée comme une preuve que le Coran l'aurait copiée. L'un des principaux fondements de cette critique se trouve ainsi considérablement fragilisé.
Plusieurs chercheurs rappellent également qu'il convient de distinguer le texte coranique lui-même des commentaires musulmans rédigés plusieurs siècles plus tard. Certains récits inspirés des traditions alexandrines apparaissent essentiellement dans les ouvrages d'exégèse et non dans le texte coranique. Comme l'a notamment souligné Brannon Wheeler, ce sont davantage certains commentateurs musulmans qui ont intégré des traditions relatives à Alexandre afin d'expliquer le récit coranique, et non le Coran lui-même qui dépendrait directement de ces traditions.
Enfin, plusieurs spécialistes soulignent que l'attribution même de cette légende à Jacob de Saroug demeure discutée. Des chercheurs comme E. A. Wallis Budge estimaient déjà que l'œuvre avait subi de nombreux remaniements et ajouts au fil des siècles, rendant peu probable qu'elle corresponde au texte original attribué à Jacob de Saroug. Ainsi, non seulement la datation traditionnelle est aujourd'hui contestée, mais l'attribution de cette œuvre fait également l'objet de débats dans la recherche.
Par ailleurs, une autre recherche publiée par Islamic Awareness développe également plusieurs arguments allant dans ce sens.
[Voir note de bas de page] 5.
Conclusion
À la lumière des données historiques et des recherches contemporaines, l'argument selon lequel Dhul-Qarnayn ne serait qu'une copie d'Alexandre le Grand apparaît loin d'être aussi solide qu'il est souvent présenté.
D'une part, Alexandre correspond difficilement au portrait coranique d'un dirigeant juste, guidé par Dieu et agissant conformément à Sa volonté. À l'inverse, plusieurs chercheurs et exégètes considèrent que Cyrus II constitue un candidat historiquement et théologiquement plus cohérent avec la description du Coran.
Concernant Cyrus II, les historiens débattent encore de sa religion personnelle. Certains estiment qu'il était proche du zoroastrisme ancien, tandis que d'autres soulignent que cette religion, à ses origines, pouvait présenter des caractéristiques proches d'une forme de monothéisme ou, plus précisément, d'un culte centré sur Ahura Mazda. D'autres chercheurs préfèrent rester prudents et considèrent que les sources disponibles ne permettent pas de trancher définitivement. En revanche, il existe un consensus beaucoup plus large pour reconnaître que Cyrus manifeste, dans les sources perses et bibliques, une attitude religieuse bien plus compatible avec la figure coranique de Dhul-Qarnayn que celle d'Alexandre le Grand, dont le contexte culturel et religieux demeure profondément polythéiste.
Enfin, le second pilier de cette critique — selon lequel le Coran aurait copié la légende chrétienne attribuée à Jacob de Saroug — est lui aussi fortement remis en question. Les recherches récentes montrent que la version de cette légende utilisée pour défendre cette théorie est vraisemblablement contemporaine, voire postérieure, à la révélation coranique. Dès lors, elle ne peut plus être considérée comme une source évidente du récit coranique. L'attribution même de cette œuvre demeure en outre discutée, ce qui fragilise encore davantage cette hypothèse.
En définitive, l'identification de Dhul-Qarnayn à Alexandre le Grand ne constitue pas un consensus scientifique incontestable. Au contraire, les recherches les plus récentes invitent à une approche beaucoup plus nuancée. Loin de démontrer une dépendance du Coran envers une légende chrétienne, l'état actuel de la recherche montre que cette hypothèse est aujourd'hui sérieusement réévaluée et ne peut plus être présentée comme une conclusion acquise.
[1] Opinions des savants
[2] Étude universitaire Alexandre & Cyrus 2
Page de couverture
Page de Conclusion
[3] Introduction par Tafsir Muhammad Asad sur sourate 18
Dit que toute la sourate est parabolique !
[4] Tafsir Muhammad Asad S18:83
[5] Récits "Roman of Alexander the Great"