L'un des arguments les plus fréquemment avancés par certains auteurs chrétiens, mais aussi par des critiques du Coran ou des chercheurs non confessionnels, concerne le récit de Jésus parlant dans son berceau, mentionné notamment en Coran 3:49 et 19:29-33.
Coran 3:49
« Il parlera aux gens, dans le berceau et en son âge mûr, et il sera du nombre des gens de bien. »
Coran 19:29-33
« Comment parlerions-nous à un bébé au berceau ? »
« Je suis vraiment le serviteur de Dieu. Il m'a donné le Livre et m'a désigné Prophète. »
« Où que je sois, Il m'a rendu béni ; et Il m'a recommandé, tant que je vivrai, la prière et la zakāt ; »
« et la bonté envers ma mère. Il ne m'a fait ni violent ni malheureux. »
« Et que la paix soit sur moi le jour où je naquis, le jour où je mourrai, et le jour où je serai ressuscité vivant. »
Selon cette critique, ce miracle ne serait qu'une reprise de traditions issues des évangiles apocryphes, en particulier du Protoévangile de Jacques, de l'Évangile de l'Enfance selon Thomas et de l'Évangile arabe de l'Enfance. Les critiques soutiennent alors que les premiers musulmans auraient ignoré le caractère apocryphe de ces récits et les auraient simplement repris.
Cette présentation est cependant trop simplificatrice.
Comme nous l'avons montré dans notre précédent article consacré aux Gens de la Caverne (les Sept Dormants d'Éphèse), le Coran utilise des procédés littéraires variés. Certaines sourates sont essentiellement spirituelles, d'autres morales, juridiques ou eschatologiques, tandis que d'autres relatent des épisodes de la vie des prophètes.
La particularité du Coran réside dans sa manière de réemployer des traditions déjà connues tout en leur donnant une orientation nouvelle.
Un exemple classique est celui de Moïse. Dans l'Exode (4:6-7), sa main devient lépreuse avant d'être guérie. Dans le Coran (20:22 ; 27:12 ; 28:32), la même scène est réutilisée mais la main devient lumineuse, sans maladie. Le cadre narratif est conservé, tandis que le contenu est transformé.
Le Coran procède également par réemploi de traditions largement diffusées dans l'Antiquité tardive, comme celle des Sept Dormants d'Éphèse. L'enjeu n'est donc pas uniquement de savoir si une tradition existait auparavant, mais comment elle est utilisée dans le texte coranique.
Concernant Jésus parlant dans son berceau, les parallèles avec certaines traditions chrétiennes anciennes sont aujourd'hui largement reconnus. La véritable question n'est donc pas de savoir s'il existe des ressemblances, mais de comprendre quelle fonction le Coran donne à ce récit.
S'agit-il :
d'une simple reproduction d'une tradition antérieure ?
d'un témoignage historique indépendant ?
ou d'une réinterprétation théologique d'un récit déjà connu ?
Le chercheur français Guillaume Dye propose une lecture particulièrement intéressante. Dans son étude La pollinisation croisée et l'identité religieuse : perspectives récentes sur l'islamologie, il explique que le Coran fusionne plusieurs traditions relatives à l'enfance de Jésus et conclut :
« Il ne s'agit évidemment pas d'une confusion mais d'une subtile manœuvre homilétique. » [Screen en bas de page] 1
Cette idée est reprise également dans Le Coran des historiens, dirigé par Mohammad Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye.
Le terme homilétique renvoie à l'art de la prédication : un prédicateur peut reprendre un récit connu afin d'en faire ressortir un enseignement théologique ou moral. [ Lien du Larousse ] [ Lien du site : Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) ] [Screen en bas de page] 2
Il faut toutefois distinguer deux niveaux :
l'observation textuelle : le Coran présente des parallèles avec des traditions chrétiennes anciennes ;
l'explication historique : pourquoi ces parallèles existent-ils ?
La lecture de Guillaume Dye constitue une hypothèse explicative parmi d'autres ; elle décrit la manière dont le texte fonctionne probablement, sans prétendre démontrer de façon certaine l'origine historique du récit.
Dans de nombreux évangiles de l'enfance, le miracle lui-même occupe le premier plan :
Jésus anime des oiseaux d'argile ;
il maudit un enfant ;
il accomplit des prodiges spectaculaires ;
le merveilleux sert à manifester sa nature exceptionnelle.
Dans l'Évangile arabe de l'Enfance, [Screen en bas de page] 3 |
le passage correspondant fait dire à l'enfant :
« Je suis Jésus, le Fils de Dieu, le Verbe, que vous avez enfanté... »
Le miracle sert donc immédiatement à révéler l'identité christologique de Jésus : Fils de Dieu, Verbe, envoyé pour sauver le monde.
Le Coran adopte une stratégie différente.
Le miracle — le fait qu'un nouveau-né parle — n'occupe qu'une seule phrase :
« Comment parlerions-nous à un bébé au berceau ? »
« Il dit... »
Et immédiatement, le texte bascule vers un discours théologique.
La première parole de Jésus est :
إِنِّي عَبْدُ اللَّهِ
« En vérité, je suis le serviteur de Dieu. »
Ce choix est très interessant. Le premier titre que Jésus se donne n'est ni « Messie », ni « Fils de Dieu », ni « Verbe », mais ʿabd Allāh, « serviteur de Dieu ».
La suite du discours développe cette affirmation :
Dieu lui a donné le Livre ;
Dieu l'a fait prophète ;
Dieu lui a prescrit la prière ;
la zakāt ;
la bonté envers sa mère.
Le miracle devient ainsi le véhicule du message, tandis que le message lui-même devient le véritable centre du récit.
Autrement dit, le Coran conserve le cadre narratif d'un enfant qui parle au berceau, mais il renverse le contenu doctrinal : là où certains apocryphes utilisent le miracle pour manifester la divinité ou le statut exceptionnel de Jésus, le Coran l'utilise pour affirmer sa servitude envers Dieu et sa mission prophétique.
Et en ce sens nous avons un chercheur et penseur musulman Muhammad Asad qui dans son tafsir du coran nommé
Le Message du Coran dans le quelle il dit clairement que le passage de Jésus qui parle au berceau est plutot une figure de style [Définition de figure de style par le Robert] | [Voir l'image du tafsir en bas de page] 4 |
Il convient néanmoins d'être prudent sur le plan logique.
Le raisonnement suivant :
Le Coran reprend un récit connu
→ donc le récit n'est pas historique
→ donc le Coran l'utilise seulement pour enseigner une théologie
n'est pas démontré.
Plusieurs hypothèses restent possibles [Screen en bas de page] 5 :
Historique
Le récit est historique et le Coran le rapporte.
Réemploi théologique
Le récit n'est pas historique et le Coran reprend une tradition connue pour transmettre un enseignement théologique (lecture proche de celle de Guillaume Dye).
Les deux
Le récit est historique, mais le Coran le raconte également parce qu'il est déjà connu dans son environnement.
Indécidable
Les données disponibles ne permettent pas de trancher définitivement sur l'origine du récit.
Le fait que le Coran ressemble à certaines traditions apocryphes est donc une observation. L'explication de cette ressemblance relève ensuite de différents modèles interprétatifs.
Les parallèles entre le Coran et les traditions chrétiennes anciennes ne suffisent pas à établir une simple dépendance littérale. Ce qui apparaît surtout, lorsqu'on compare les textes, c'est un déplacement profond de l'accent théologique.
Dans les évangiles de l'enfance, le miracle sert principalement à manifester la grandeur extraordinaire de l'enfant Jésus. Dans le Coran, le miracle devient rapidement secondaire : il ouvre la voie à une déclaration doctrinale centrée sur la révélation, la prophétie, l'adoration de Dieu et, dès le premier mot, sur le statut de Jésus comme « serviteur de Dieu ».
C'est précisément ce déplacement du merveilleux vers la profession de foi qui rend la lecture proposée par Guillaume Dye particulièrement intéressante. Le Coran ne semble pas seulement reprendre une tradition connue ; il la réoriente pour lui faire porter un message théologique propre.
Qu'on adhère ou non à cette hypothèse, l'analyse du texte montre au minimum que le récit coranique ne reproduit pas simplement les apocryphes à l'identique : il les retravaille et les réinscrit dans une vision théologique différente.
— Reda
Par Reda
[1] + [2] | Guillaume Dye et définitions :
Page de couverture
Page 40 concernant le sens de la naissance et de la parole de Jésus (A) dans le berceau.
def par: Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) [TLFI]
def par: Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) [Académie 9e Édition]
[3] | Évangile de l'enfance et texte coranique + Comparaison entre l'évangile de l'enfance et le Coran :
Page de couverture
Page concernant l'enfant dans le berceau montrant la contradiction du coran face à la tradition chrétienne.
Par lumière de Vie : L'enfance du christ
Page de couverture
Page 31 | 272 (version papier)
concernant la parole dans le berceau
Par : Muhammad Asad
[5] | Les Hypothèses :
Par Reda (selon mes recherches personelles)